C’est ça en fait, trouver sa voie


Janvier 2020 - 09/01/2020

J’étais cadre dans la recherche clinique et à 35 ans, j’ai tout arrêté pour faire une école de théâtre. C’est la meilleure décision que j’ai prise de ma vie.

Je m’appelle Amélie, j’ai 38 ans et je vis à Paris dans une petite coloc’ dans le 20è arrondissement. On est 3 : ma colocataire hôtesse de l’air, donc assez peu souvent là, et mon chat (qui s’appelle Baloo).

Ma passion : le théâtre

Avant, j’avais ce qu’on appelle une ‘bonne situation’, j’étais cadre, je gagnais bien ma vie (35 K par an). Aujourd’hui, je suis comédienne et j’ai un job alimentaire à côté. Je gagne à peu près 1000 euros par mois, parfois plus en fonction des cachets d’intermittence. C’est plus précaire mais j’ai trouvé ma voie. Et je le vis comme une chance extraordinaire.

Mes journées ressemblent à peu près à ceci : je me lève à 5h (du matin :), à 6h je prends la ligne 1 à Porte de Vincennes, direction Charles De Gaulle Etoile, c’est direct, c’est cool j’en ai pour une vingtaine de minutes. Je bosse à deux pas des Champs chez ‘Prêt à Manger’. Mes horaires : 6h30 – 14h30.

Je grignote un truc sur le pouce et à partir de 15h, je donne tout pour le métier que j’aime, celui de comédienne : répets, castings, cours de chants… (je vais bientôt chanter sur scène). Je rentre chez moi, il est 19h-20h… Actuellement, je joue dans deux pièces. Je n’ai pas vraiment de routine. Tant mieux car je déteste ça (sourires).

Ma 1ère vie professionnelle, c’était quoi ?

A peu près rien à voir. J’ai travaillé deux ans et demi en Angleterre dans la microbiologie, puis de 2006 à 2015 dans l’imagerie médicale pour la recherche clinique, à Paris, sur des maladies aussi diverses que le cancer du poumon, le sida, le paludisme, etc.

L’imagerie médicale en recherche clinique, cela veut dire qu’on était chargés de faire relire anonymement et par des radiologues indépendants, les IRM, scanners, radios, échographies pris lors d’études cliniques, afin de vérifier l’efficacité des médicaments testés dans ces études, avant qu’ils soient mis sur le marché. On travaillait avec des hôpitaux aux Etats-Unis, en Australie, en Afrique… On était en contact avec le monde entier. J’aimais ce côté-là et j’avais l’impression de faire quelque chose d’utile.

En même temps, j’avais de plus en plus de pression. Au début, cela me plaisait et est arrivé le moment où les responsabilités ont commencé à me submerger un peu. C’était trop pour moi.

Je n’avais pas envie de faire ça

Je passais beaucoup de temps au travail, mes week-ends, ou mes nuits (parfois j’étais d’astreinte la nuit).  Avec les décalages horaires, on devait être accessibles 24h/24. Si le personnel médical avait un problème, une question par rapport au protocole d’étude, ils m’appelaient. Le téléphone pouvait sonner à 3h du mat, et c’était l’Australie par exemple.

J’avais toujours le stress de me dire, si le téléphone sonne il faut que je réponde, mon sommeil a longtemps été perturbé à cause de ça. Je n’avais pas envie de faire ça de ma vie.  En 2015, l’activité de mon service dans ma boîte a chuté assez subitement. Je me suis retrouvée dans la vague de licenciements économiques. J’essayais alors de trouver des formations pour pouvoir travailler dans l’environnement.

Jusqu’à ce jour, où, je suis chez ma belle-soeur

Jusqu’à ce jour, où, je suis chez ma belle-sœur. On discute et je ne sais plus si c’est elle qui me dit : ‘Pourquoi tu ne ferais pas du théâtre ?’ ou si c’est moi qui lui dis : ‘Je vais peut-être faire du théâtre’, j’ai sorti ça comme une blague. Et là, elle me dit : ‘Oui, ben oui bien sûr, vas-y’. Elle, elle était sérieuse.

J’aime le théâtre depuis toujours. J’en fais depuis que j’ai 10 ans. Je ne l’avais jamais envisagé comme un métier car pour moi cela n’était pas stable comme carrière.

Plus j’en parlais autour de moi, et plus les gens à qui j’en parlais me disaient : ‘Ben oui, c’est évident’, moi : ‘Ah bon, c’est évident ? Ben si tu le dis’. Tout ça m’a confortée. J’ai regardé les écoles de théâtre et c’est devenu une évidence : ‘J’ai 35 ans c’est le moment ou jamais, ce n’est pas à 50 ans que je vais me dire : ‘Tiens, si je faisais du théâtre ?’. ‘Donc lance-toi, fais quelque chose’.

J’ai passé des auditions dans 3 écoles de théâtre à Paris et puis j’en ai choisi une, l’école de théâtre ‘Les Enfants Terribles’ car les critères me plaisaient : des promotions pas trop grandes, je voulais être dans un endroit où je me sentais quand même à l’aise, pas avec 150 personnes que je ne connaisse pas. Un esprit un peu familial en fait. J’avais eu un bon ressenti et je fonctionne beaucoup à l’instinct.

L’école de théâtre, ça a changé ma vie

L’audition, il fallait passer une scène que tu avais apprise, moi j’avais appris un monologue que j’aimais bien, d’une actrice ratée, assez drôle. J’avais surtout fait de la comédie jusqu’ici, je voulais me baser là-dessus. Une école de théâtre c’est 3 ans, ils m’ont fait rentrer en 2è année. Donc j’ai fait la 2è et la 3è année.

Je suis rentrée dans une promotion où ils avaient tous 20-25 ans, moi j’en avais 10 de plus. Je me sentais un peu décalée par rapport à eux et en même temps c’était super. Une expérience qui n’avait rien à voir avec mes collègues d’avant.

Festival d’Avignon pour la pièce War and Breakfast

On a monté un spectacle qu’on a joué à Avignon, en juillet 2017. On avait des cours d’interprétation, de danse, des cours de chant… L’école de théâtre m’a énormément appris sur moi, sur ma façon de jouer. J’étais dans une sorte d’urgence, de frénésie où je voulais tout apprendre, profiter de tout.

J’ai donc appris à chanter et c’est quelque chose qui a changé ma vie.

J’ai toujours eu envie de chanter mais je n’avais eu ‘les cojones’ de chanter en public. Et j’ai chanté en public et ça a été une découverte pour moi. Une révélation, vraiment. C’est tout un univers qui s’est ouvert à moi. Après l’école, j’ai continué de prendre des cours de chant. Et bientôt, je vais chanter sur scène.

Le fait de ne pas avoir de stabilité financière m’a beaucoup perturbée au début

Dans ma vie, il y a un avant et un après. En termes d’équilibre surtout. Je ne dis pas que c’est facile tous les jours parce qu’il y a plein de moments où j’ai des doutes, où je me pose des questions : ‘Est-ce que ce n’est pas utopiste de faire ça ?’. Le fait de ne pas avoir de stabilité financière, par exemple, m’a beaucoup perturbée au début. Maintenant je suis un peu plus détendue par rapport à ça.

Car quand je suis sur scène et que je me rends compte que c’est mon métier, que je suis payée pour le faire et que c’est mon plus grand kiff, je me dis : ‘ouahhh… tu as une chance extraordinaire’.

Mon parcours jusque mes 35 ans, c’est comme si je l’avais vécu par défaut. Sans l’avoir véritablement choisi. Je ne le savais pas, mais maintenant j’en suis sûre : ce n’était pas ma voie. Quand j’ai tout abandonné pour le théâtre, j’ai ressenti cela comme une évidence. Je me suis dit : ‘ouahhh, ah oui c’est ça en fait, de trouver sa voie’.

J’avais peur que mes parents s’inquiètent

J’avais beau avoir 35 ans, j’appréhendais beaucoup la réaction de mes parents. Ils m’ont toujours soutenue dans tout ce que j’ai fait mais là, j’ai mis un moment avant de leur en parler. En fait, j’avais peur de leur faire peur. Peur de les blesser, ou pas de les blesser mais qu’ils s’inquiètent plus que de raison.

Donc un jour j’ai appelé ma mère, je lui ai dit que de plus en plus c’était le théâtre, que j’allais faire une école. Et ma mère a été super, elle m’a dit que si c’était ma décision, qu’elle comprenait, qu’elle était contente pour moi. Ça m’a beaucoup touchée et ensuite, elle en a parlé à mon père.

Le seul truc qui les inquiète au final c’était le côté financier, souvent ils m’envoient des messages : ‘et si tu as un souci, n’hésite pas !’ C’est vraiment gentil, mais moi je n’ai pas envie, j’ai toujours été super fière de mon indépendance financière. Et en même temps j’ai appris, parfois, à lâcher du lest. Mes deux frères ont des situations très stables, ils me disent que je peux compter sur eux si besoin, donc je crois que j’ai été très bien entourée dans ce changement de vie.

En ce moment, je joue dans une pièce jeune public : “L’histoire givrée de Blanche Neige“

Sans ces soutiens, déjà qu’au début je n’étais pas très sereine… Je pense que j’aurais beaucoup douté et peut-être je ne l’aurais pas fait. J’étais intimement persuadée que c’est ce que je voulais faire mais aurais-je eu le courage d’y aller ?

Mes amies aussi ont été supers, j’ai une amie très très chère qui a été ma caution pour mon appartement. Sans elle, je n’aurais jamais eu l’appart vu mon salaire, mon statut.

En ce moment, je joue une pièce jeune public à la rentrée « L’histoire givrée de Blanche Neige » de septembre à février. Je vais être payée, mais je ne sais pas combien. Mon salaire régulier, c’est celui de la restauration et je le complète grâce au théâtre, ce qui dépend vraiment d’un mois sur l’autre. En août, j’en ai eu 0 cachet, en septembre j’en aurai 3 ou 4.

Mon but un jour, c’est d’en vivre. Je ne dis pas gagner des mille et des cents. Juste en vivre.

La pression sociale, je la ressens. Elle ne m’atteint plus

A un moment, je vivais à l’euro près. J’en étais rendue à un point où même quand mes amies me proposaient de sortir c’était mort, je ne voulais pas y aller car je ne pouvais rien payer.

Il y a aussi une chose que j’ai remarquée : quand on me demande ce que je fais dans la vie, le regard des gens n’est plus du tout le même que quand j’étais cadre, en CDI… La pression sociale je la ressens. Mais elle ne m’atteint plus. 

Avant, quand on me demandait ‘tu fais quoi dans la vie ?’, je disais : ‘ Je suis chef de projet dans la recherche clinique’, il y avait, je ne sais pas comment dire, comme la validation d’un certain statut. Aujourd’hui quand je dis : ‘je suis comédienne’, il y a comme un flottement. Je vois bien la tête des gens, ce n’est pas pareil.

Mais je ne regrette pas. Pour tout ce que cela m’a apporté au niveau personnel. Une confiance. Vachement de confiance en moi, sur ce que je suis capable de faire.

Le fait de trouver ce que tu as vraiment envie de faire, et de le faire : c’est exceptionnel

Disons que j’ai démarré avec pas beaucoup de confiance dans la vie… (sourires) Tout ce que j’ai fait par la suite, les voyages, les expériences professionnelles, m’ont apporté un peu de confiance mais là, depuis 3 ans, ça a été un bon en avant assez impressionnant parce que, déjà ce changement de voie, je ne pensais pas que j’en étais capable.

Et aussi dans une vie, le fait de trouver ce que tu as vraiment envie de faire, et de le faire, c’est quand même, c’est un truc… c’est exceptionnel. Il n’y a rien au-dessus, pour moi.

5 réponses à « C’est ça en fait, trouver sa voie »

  1. Un très beau témoignage Amélie.
    Je t’ai découverte sur scène avant que tu ne prennes ce virage à 180°. Tu étais déjà lumineuse sur scène, douée et convaincante….un peu comme une évidence.
    Ton exemple prouve que l’on peut avoir plusieurs vies en une et si celle-ci te rend heureuse, cela prouve que tu as fais le bon choix.
    J’ai hâte de te revoir sur scène et suis impatiente de découvrir tes talents de chanteuse. Que de cordes à ton arc…
    Bravo;ne lâche rien.
    Bises
    Rachel

  2. C’est Papa, ton papa, qui vient de te lire ! Je ne découvre pas grand chose de nouveau de ta vie, mais quand même, c’est détaillé…. Je t’ai lu comme si je te l’entendais dire devant maman et moi, à la table de la cuisine. Ca fait quelque chose, ça force l’admiration. Moi qui suis de plus de plus émotif avec l’âge, si tu vois ce que je veux dire. Je t’ai déjà dit que j’étais fier de toi, mais là, il faut que je le crie devant tout le monde. Quoi dire de plus, ma fillotte… Un gros calinchchch.

  3. Amelie ton témoignage me donne des frissons..
    Tu es un exemple de courage et de liberté, bravo !

  4. Bravo Amelie
    Pour deux choses, déjà pour avoir assumé ce choix et aussi pour oser en parler aussi bien.
    Je suis assez fier d’avoir une cousine comme toi.
    C’est toujours étonnant de voir les chemins que l’on peut prendre. En tout cas je fais parti de ceux qui pensent qu’il faut tenter l’aventure.
    C’est marrant car j’ai l’impression de t’entendre parler en lisant tout ça et en même temps je découvre à quel point tu aimes ce que tu fais.
    Continue comme ça. Ça fait plaisir.
    Et … « à nous revoir » comme disait papy.
    Bises
    Guillaume

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