La pirogue, la mer, la mort


Décembre 2019 - 07/12/2019

J’ai traversé la mer pour venir en Europe. Et je sais que, si j’en suis ressorti vivant, c’est un miracle.

Moi, c’est Sega, j’ai 41 ans. Je suis né et j’ai grandi au Mali, à Oussoubidiagna dans la commune de Tomora, tout au sud du pays. Dans ma vie, j’ai parfois dû dormir dehors, dans des parkings, mais cette aventure sur la mer reste la plus dure dans ma vie.

J’avais 30 ans. On est partis de Nouhadibou (Mauritanie) à 5h du matin un samedi, le 25 octobre 2007.  On est arrivés la nuit, à 4h le jeudi suivant à Las Palomas (Espagne).

Je me souviens précisément des jours, de l’heure… car j’avais une montre. C’était mon seul repère.

Quand notre pirogue a atteint le sable, la police était là. J’étais la seule personne du bateau à qui il restait un peu de force pour pouvoir leur parler. Les autres ont été emmenés en ambulance : blessés, affamés, épuisés.

Deux camarades sont morts noyés. Il y en a aussi qui ont perdu la tête sur le bateau. Ils avaient perdu l’espoir. Ils sont devenus fous, et une fois sur terre, ils n’ont pas retrouvé la raison.

La police m’a dit que si je voulais appeler ma famille, je pouvais le faire pendant 3 minutes. La 1ère chose que j’ai dite à mes petits frères et sœurs, c’est : “Ne prenez jamais la mer. Ne faites pas ça…“

Du plus profond de mon cœur, je ne souhaite à personne de le vivre.

“Aujourd’hui, vous allez partir“

Sur un marché du port de Nouhadibou, d’où les bateaux partent, je cherchais une personne pour m’aider à traverser la mer. Quelqu’un est venu vers moi, il m’a dit : « Je suis un passeur ».

Il m’a logé chez lui pendant un mois, avec d’autres passagers. Pour partir, il m’a dit : « c’est 1 200 euros ». Je ne les avais pas. J’ai alors travaillé plusieurs jours pour pouvoir m’acheter une carte téléphonique. J’ai appelé une personne que je connais pour lui demander un crédit et on est parti avec le passeur chercher le Western Union.

Pour le départ, ils ne disent jamais le jour exact. Cela faisait 40 jours que j’étais à Nouhadibou, attendant le jour « J ». Un vendredi vers 13h, nous étions en train de manger et quelqu’un est venu nous chercher : “Aujourd’hui, vous allez partir“.

Il était 13h, 14h. Nous sommes sortis pour aller nous cacher dans les cabanes de pêcheurs au bord de la mer, jusque 4h30 du matin. Là, quelqu’un est venu et nous a dit : “Bon sortez, venez avec moi“.

Nous sommes montés à 56 sur une pirogue, longue de 5 mètres à peu près. Pour être le plus léger possible, tu dois porter juste ce que tu peux porter. Le minimum. Un bas de jogging, des chaussures et un tee-shirt. Le reste, les passeurs te prennent tout.

Ils nous avaient dit qu’en 2 jours, nous allions être en Espagne. La traversée a duré 6 jours, sans dormir et bientôt sans boire ni manger.

Le 1er jour, nous étions simplement heureux de partir. Nous avions pris des pommes, des gâteaux secs et 3 bidons d’eau de 20 litres. Nous n’avions pas de gilets de sauvetage et nous étions 56, la plupart debout. Assis, cela aurait pris plus de place.

Il y avait des Guinéens, des Maliens, des Sénégalais. Le plus jeune avait 17 ans. Moi, je me situais tout à l’arrière du bateau, à côté du capitaine, un pêcheur sénégalais.

Seulement près d’une douzaine d’heures, certains commençaient à regretter : “On va mourir“, “Si je savais que c’était comme ça, jamais je ne serais parti…“, “C’est la fin de notre vie“. A ce moment, je ne pensais pas encore à la mort. J’essayais de motiver les autres : “On va traverser tranquillement, il faut rester calme…“. Si quelqu’un était trop fatigué, je venais à son secours pour lui donner du courage. Il fallait se parler beaucoup pour ne pas trop penser, pour se donner le moral.

Mort dans la mer avec ses diplômes

Le 2è jour, à 7h du matin : un requin s’approcha de nous. Il cherchait les gens. Pour moi, c’était la mort qui était là. Il a percuté le bateau avant de repartir. Notre moteur est tombé en panne. L’embarcation errait dans la mer.

La violence des vagues, le vent… Là, je me suis dit : « Tu ne peux plus rien faire, c’est aujourd’hui le jour de la fin de ta vie ».

Deux camarades sont morts, emportés par les vagues. Ils étaient sur un côté de la pirogue. Parmi eux, il y avait un Professeur d’anglais qui venait du Mali. Il a crié : “Je suis mort“ quand il a basculé et il a disparu dans la mer.

Avant de partir, il m’avait montré ses diplômes, il était fier. Il est mort dans la mer avec ses diplômes. Cette image, elle ne pourra jamais s’effacer de ma tête.

Le 3è jour, nous n’avions plus de quoi boire, et plus rien à manger. Le pêcheur sénégalais a finalement réussi a réparer le moteur. Mais cette fois, le réservoir était quasiment vide.

Un passager, désespéré, a crié au capitaine : ”Vous nous avez menti, vous ne connaissez rien. On est perdu là et on va mourir“. On allait tous mourir dans l’eau. Je le redis, c’est un miracle que nous ayons pu regagner la terre ferme.

J’ai grandi dans un petit village, de 27 maisons, à la campagne au sud du Mali. Mon rêve, c’était faire des études, avoir un métier pour aider ma famille. Je n’avais jamais pensé quitter mon pays.

J’ai arrêté les études à 19 ans. Il fallait payer pour l’école, mon père ne le pouvait pas. Pendant 10 ans, j’ai beaucoup, beaucoup travaillé, j’ai fait magasinier, livreur de glaçons, des petits boulots dans 14 pays en Afrique : au Mali, puis au Niger, en Lybie, Gabon, Guinée Equatoriale, Guinée Bissau, Côte d’Ivoire, Sénégal, Gambie, Burkina Faso, Bénin, Afrique du Sud, Maroc, Algérie. Je gagnais 3-4 euros par jour. Il y a des pays où je gagnais 2 euros par jour.

Je suis l’aîné des garçons, j’ai huit frères et sœurs je m’étais donné cette responsabilité : les nourrir moi et ma famille. Cet argent, ce n’était pas assez. Et moi, j’étais parti pour ça. J’étais obligé d’y arriver. Alors un jour, je me suis dit que la seule solution qui me restait, c’était venir en Europe. Sans le dire à personne. Si ma mère l’avait su, elle m’aurait empêché de le faire.

Il faut savoir qu’au Mali, en Guinée, au Burkina 95% des gens qui prennent la mer, ce sont des familles très très pauvres, qui vivent dans des villages isolés. Ces gens-là, personne ne s’en occupe.

Pour aller dans la première ville, ils doivent marcher 30 ou 40 kms. Ils n’ont pas de moyen de se déplacer. Ces gens-là, le gouvernement ne les regarde pas. C’est comme s’ils n’existaient pas.

Pourtant la grande majorité des ceux qui, un jour, décident de prendre la mer, il viennent de ces villages. Avant de juger les jeunes qui meurent dans la Méditerranée, il faut regarder d’où ils viennent… Prendre la mer représente la dernière solution, c’est « ça passe ou ça casse ». Il y a tellement de familles détruites à cause de ça.

J’ai vécu tout cela et je le crie haut et fort : l’immigration par la mer, c’est la MORT. Comment stopper ce drame humain ? Il faut d’abord aller dans les campagnes, se préoccuper de ces familles qui n’ont rien. Ils ne peuvent pas rester sans travail, sans argent ni rien du tout. Chez nous, il y a un proverbe qui dit « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson ».

Avoir un travail pour pouvoir vivre ici au Mali, avec sa famille, c’est tout ce que l’on veut.

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